Cette section présente le parcours de Raymond Bourdages, originaire d’Estancarbon en France, de ses origines à son établissement à Bonaventure, en l’inscrivant dans le contexte historique de la France, de l’Acadie et du Québec du XVIIIᵉ siècle. Elle sera appelée à s’enrichir au fur et à mesure de l’avancement des recherches.
Introduction
L’histoire de Raymond Bourdages est celle d’un homme, d’une famille et d’un peuple pris dans les grands bouleversements du XVIIIᵉ siècle. Né le 12 mars 1731 à Estancarbon, en Haute-Garonne, il grandit dans une France encore profondément rurale, avant de traverser l’Atlantique à l’aube de la tourmente qui allait marquer l’Acadie et la Nouvelle-France. Maître chirurgien au service de Charles de Boishébert, marchand, père de famille et témoin engagé des événements majeurs de son époque — de l’exil acadien aux batailles décisives de 1759 et 1760 — il incarne à la fois la résilience et l’adaptation. Installé à Bonaventure dès 1762, il participe à l’enracinement d’une communauté qui, pendant plus de soixante-dix ans, luttera pour faire reconnaître ses droits sur les terres qu’elle occupe. À travers son parcours et celui des habitants qui l’entourent, cette page propose de retracer une trajectoire humaine inscrite au cœur des réalités historiques, sociales, économiques et juridiques de son temps — une histoire où les choix individuels se mêlent intimement aux forces plus vastes qui ont façonné le destin de l’Acadie et du Canada.
Avant de devenir l’un des pionniers de Bonaventure, Raymond Bourdages est d’abord un enfant de France. Pour comprendre son parcours, ses compétences et les choix qui orienteront sa vie, il faut remonter à ses origines, dans le petit village d’Estancarbon, en Haute-Garonne. C’est dans ce milieu rural du sud-ouest français, au début du XVIIIᵉ siècle, qu’il naît, grandit et reçoit sa formation, probablement marquée par les réalités économiques locales, les structures sociales traditionnelles et les savoirs pratiques transmis de génération en génération. Son apprentissage comme chirurgien s’inscrit dans ce contexte, à une époque où la médecine repose encore largement sur l’expérience et la transmission directe. Cette première étape de sa vie, souvent moins documentée, est pourtant essentielle : elle constitue le socle sur lequel reposera tout son parcours en Amérique.
Estancarbon, France
Au début du XVIIIᵉ siècle, le village d’Estancarbon, situé dans la région du Comminges en Haute-Garonne, offre le visage typique d’une communauté rurale du sud-ouest de la France. Niché dans un paysage de collines fertiles à proximité des contreforts des Pyrénées, il vit essentiellement de l’agriculture, de l’élevage et d’une économie locale fondée sur l’autosuffisance. Les habitants y mènent une existence rythmée par les saisons, les travaux des champs et les obligations religieuses, dans une société encore fortement structurée par les traditions et les hiérarchies héritées de l’Ancien Régime.
C’est dans ce contexte que naît, le 12 mars 1731, Raymond Bourdages. Comme la plupart des enfants de son époque et de son milieu, il grandit au sein d’une famille où le travail, la solidarité et la transmission des savoirs sont essentiels à la survie. L’accès à l’éducation formelle y est limité, mais certains parcours permettent néanmoins de sortir du strict cadre agricole. Le choix — ou l’opportunité — de s’orienter vers la chirurgie constitue, à cet égard, un élément déterminant dans la trajectoire de Raymond.
Au XVIIIᵉ siècle, la profession de chirurgien se distingue encore de celle des médecins. Les chirurgiens sont des praticiens formés par apprentissage, souvent auprès d’un maître, et acquièrent leur savoir par la pratique : soins des blessures, saignées, amputations, traitements des maladies courantes. Dans les campagnes comme dans les petites villes, ils jouent un rôle essentiel, particulièrement dans les contextes militaires où leurs compétences sont indispensables. Il est probable que Raymond ait été initié à ce métier dans un environnement local ou régional, peut-être à proximité de centres plus importants comme Saint-Gaudens, où circulent davantage de savoirs et de pratiques.
Cette formation pratique, exigeante et ancrée dans le réel, façonne un homme capable de s’adapter, de prendre des décisions rapides et d’intervenir dans des situations difficiles — des qualités qui se révéleront cruciales dans les années à venir. Elle lui ouvre également des perspectives au-delà de son village natal, dans un contexte où la France, engagée dans des rivalités coloniales, a un besoin constant d’hommes qualifiés pour ses territoires d’outre-mer.
Le départ de Raymond Bourdages pour l’Amérique, vraisemblablement vers 1755, s’inscrit dans ce mouvement plus large de circulation des hommes entre la France et ses colonies. Qu’il ait été recruté, recommandé ou simplement attiré par les possibilités offertes par la Nouvelle-France, son choix marque une rupture majeure avec son milieu d’origine. Il quitte alors un univers rural relativement stable pour un monde en pleine transformation, bientôt secoué par les conflits qui mèneront à la chute du régime français en Amérique du Nord.
Ainsi, les racines de Raymond Bourdages à Estancarbon ne constituent pas seulement un point de départ géographique : elles éclairent les fondements de son identité, de son savoir-faire et de sa capacité d’adaptation. C’est à partir de ce socle, forgé dans la France rurale du XVIIIᵉ siècle, qu’il entreprendra le parcours remarquable qui fera de lui l’un des acteurs de l’établissement acadien à Bonaventure.
Acadie / Québec, Canada
Lorsque Raymond Bourdages arrive au Canada, probablement en 1755, il entre dans un monde en pleine crise. Cette année marque le début de la déportation des Acadiens, à la suite de la prise de Beauséjour, bouleversant profondément les populations francophones de l’Acadie. Dans ce contexte de guerre, de déplacements forcés et de survie, les réseaux de solidarité, les compétences pratiques et les alliances deviennent essentiels.
1755–1760 : Guerre, refuge et engagement acadien
Milicien acadien, réfugié, fournisseur militaire et acteur du réseau de résistance française, Raymond Bourdages évolue au cœur des événements qui marquent l’effondrement de l’Acadie française. Sa trajectoire s’inscrit dans les mouvements de populations qui suivent la déportation, reliant plusieurs lieux stratégiques de refuge et d’opérations.
À la suite des événements de 1755, Raymond Bourdages et Esther LeBlanc se retrouvent dans les zones de refuge organisées le long de la rivière Saint-Jean, sous l’influence du réseau dirigé par Charles Deschamps de Boishébert. C’est dans ce contexte de regroupement et de survie que le couple se marie le 22 février 1756 à la rivière Saint-Jean, Mission St-Joseph à Aukpaque, à sept milles environ de l’actuelle Fredericton, avant de poursuivre leur parcours au sein des populations déplacées.
Comme plusieurs centaines d’Acadiens, ils gagnent ensuite l’Île Saint-Jean, encore sous contrôle français, qui sert de refuge temporaire face à l’avancée britannique. Toutefois, la pression militaire, les risques de capture et les difficultés d’approvisionnement rendent la situation de plus en plus précaire.
À l’automne 1756, Raymond et Esther quittent l’Île Saint-Jean à bord d’un navire, en compagnie d’environ 200 autres réfugiés acadiens, pour se rendre à Québec. Ce déplacement s’inscrit dans les opérations de transport organisées par les autorités françaises afin de mettre à l’abri les populations déplacées. Le couple s’établit alors à L’Ancienne-Lorette, où plusieurs familles acadiennes trouvent refuge.
C’est dans ce contexte qu’est baptisée, le 13 décembre 1756 à Québec, leur fille Marie-Charlotte. Le choix du parrain et de la marraine est révélateur du milieu dans lequel évolue la famille : Jean-Baptiste de Saint-Laurent, officier des troupes de la Marine, et Charlotte Deschamps de Boishébert, sœur du commandant. Cette proximité avec l’entourage de Boishébert témoigne de l’intégration de Raymond dans un réseau militaire et social de premier plan.
Parallèlement à sa vie familiale, Raymond joue un rôle actif dans les opérations de soutien aux forces françaises. Des documents d’archives, notamment les billets d’Acadie conservés en France, attestent de sa présence et de ses activités en 1758. Le 10 janvier, à la rivière Saint-Jean, il fournit des peignes de corne; le 1er mars, il livre une chaudière de cuivre destinée aux alliés autochtones, objet de grande valeur dans le cadre des alliances franco-autochtones. Après la destruction, à l’été 1758, des établissements français et des principaux centres de regroupement des réfugiés acadiens le long de la rivière Saint-Jean par les forces britanniques, il se replie vers Miramichi, où il fournit d’importantes quantités de marchandises, dont du tissu et des couvertures, pour une valeur considérable de 10,700 livres. Ces activités démontrent qu’il agit non seulement comme milicien, mais aussi comme acteur logistique essentiel au fonctionnement des postes français et à la survie des réfugiés.
À mesure que les positions françaises en Acadie s’effondrent, Raymond rejoint les rangs des Acadiens engagés dans la défense de Québec. Il fait partie d’un contingent d’environ 150 miliciens acadiens présents lors de la bataille des Plaines d’Abraham en 1759, puis à celle de Sainte-Foy en 1760. Ces engagements marquent les derniers efforts militaires de la Nouvelle-France face à l’avancée britannique.
1760–1762 : Transition et retour
À la suite de la capitulation de Montréal en 1760, qui met fin au régime français en Amérique du Nord, Raymond Bourdages entreprend un voyage en France, possiblement pour régler une affaire d’héritage. Ce retour temporaire dans son pays natal s’inscrit dans une période de transition marquée par l’incertitude. Il revient toutefois dès l’année suivante, choisissant de poursuivre sa vie en Amérique du Nord malgré le passage au régime britannique.
1762–1836 : Établissement et enracinement à Bonaventure
Dans les régions éloignées de l’ancienne Acadie, loin des centres du pouvoir colonial, l’histoire des terres ne s’est pas écrite d’un seul trait, mais dans la durée, par l’effort patient de ceux qui les ont défrichées. À Bonaventure, sur les rives de la Baie des Chaleurs, ce sont des familles entières qui, dès les premières années du régime britannique, ont transformé un territoire encore sauvage en une communauté vivante.
Parmi elles, la famille de Raymond Bourdages occupe une place centrale, tant par son rôle dans l’établissement que par son engagement constant dans le développement économique et la défense des droits des habitants. Leur histoire est celle d’un décalage profond entre deux réalités : celle du travail et de l’occupation, vécue sur le terrain, et celle des titres et des concessions, définie dans les bureaux de l’administration.
Bien avant même l’arrivée des habitants permanents, la Baie des Chaleurs était déjà connue pour ses ressources maritimes. Depuis le XVIe siècle, des pêcheurs européens fréquentaient ces eaux riches en morue, établissant les bases d’un commerce saisonnier qui allait progressivement se transformer en une économie structurée sous le régime britannique. Au XVIIIe siècle, la pêche à la morue devient ainsi l’un des piliers économiques de toute la région, reliant les établissements de la baie aux grands circuits commerciaux de l’Atlantique.
Dès le début des années 1760, alors que la Conquête britannique de la Nouvelle-France vient de s’achever et que le Traité de Paris de 1763, n’a pas encore pleinement organisé les nouveaux territoires, des habitants acadiens, canadiens et français viennent s’établir à Bonaventure. Ils occupent les terres le long de la Baie des Chaleurs, s’étendant des deux côtés de la rivière Bonaventure. Leur installation n’est pas improvisée.
Parmi eux, des hommes d’autorité comme Joseph Arseneau, capitaine de milice, participent aux démarches collectives entreprises auprès du gouverneur James Murray afin d’obtenir la permission de s’établir. Les habitants eux-mêmes rappelleront plus tard que cette permission leur fut accordée par lettre en 1763, confirmant la légitimité de leur présence.
C’est dans ce contexte que Raymond Bourdages vient s’établir dès 1762. Dans la requête qu’il adresse en 1786 au gouverneur Guy Carleton, il précise lui-même que sa décision de venir s’établir à Bonaventure ne fut pas arbitraire, mais fondée sur une autorisation explicite accordée aux Acadiens :
« En conséquence d’une proclamation […] permettant à tous les Acadiens de s’établir dans la Baie des Chaleurs, je pris la résolution l’an 1762 de venir m’y établir. »
Il ajoute qu’à son arrivée, il trouva des habitants déjà établis, mais vivant dans des conditions difficiles, et qu’il fixa immédiatement un établissement pour sa famille :
« Je trouvai beaucoup de misère parmi les habitants […] Je fixai aussitôt un établissement pour ma famille. »
Dès lors, il ne se contente pas de s’installer pour lui-même : il s’engage activement dans le développement de la communauté. Il encourage les habitants à défricher leurs terres, leur apporte un soutien matériel, et contribue à faire naître une véritable dynamique agricole. Comme il l’écrit lui-même :
« Je les encourageai de tout mon pouvoir à ouvrir leurs terres […] je m’offris à leur besoin; alors je vis avec satisfaction plusieurs habitants travailler avec courage à leurs terres. »
Mais Raymond Bourdages agit aussi dans un contexte économique plus large. La pêche à la morue, déjà bien implantée dans la baie, devient un moteur essentiel de développement, reliant Bonaventure et Caraquet aux réseaux commerciaux atlantiques. Avant d’investir davantage, il s’adresse directement au gouverneur afin de s’assurer que les terres ne sont pas concédées et qu’il peut s’y établir sans crainte. La réponse qu’il reçoit est déterminante :
« je pouvois travailler à mon établissement sans craindre aucuns dérangement et que notre travaille nous servirait de contrat […] que nous n’aurions point d’autre seigneur que notre roi. »
Fort de ces assurances, qu’il affirme avoir conservées, Raymond Bourdages s’engage résolument dans le développement de son établissement et de celui de toute la communauté. Dès les premières années, il ne se limite pas aux travaux agricoles : avec la collaboration des habitants, il contribue à l’essor des activités économiques de la baie. Ainsi, dès 1762 à 1764, des habitants construisent des embarcations — un bateau et une goélette — dont l’une est destinée à Raymond Bourdages et l’autre à Pierre Loubère, signe d’une organisation déjà avancée et d’une volonté d’intégration au commerce maritime .
Dans le même esprit, et répondant aux besoins croissants des habitants, il entreprend par la suite des travaux plus considérables encore, notamment la construction de moulins à farine et à scie vers 1775, essentiels à la transformation du grain et à la subsistance des familles. Ces installations s’inscrivent dans une économie mixte, où agriculture et pêche se complètent : le grain nourrit les familles, tandis que la morue salée est destinée à l’exportation vers l’Europe et les Antilles.

C’est aussi dans ce contexte que s’inscrit la construction, à Tracadigouche(Carleton-sur-mer), d’une goélette nommée l’Aimable Esther, enregistré par Esther au Port de Québec, le 11 juillet 1775.
Ce navire, d’environ soixante-dix tonneaux, appartenant à Raymond Bourdages et à son épouse, témoigne du niveau d’organisation atteint par les habitants de la baie. Par ce bâtiment, ils participent directement au commerce atlantique, expédiant notamment de la morue vers les Antilles en échange de produits coloniaux.
Mais cette stabilité apparente est brutalement ébranlée par les événements de la guerre d’indépendance américaine. La Baie des Chaleurs devient une zone exposée aux attaques de corsaires américains.
En 1776 des corsaires américains ravagent la côte de la Baie des Chaleurs. La maison et les magasins de Raymond Bourdages sont incendiés, plusieurs habitations de réfugiés acadiens sont détruites, et lui-même est fait prisonnier. Malgré ces pertes, il poursuit ses activités, mais l’insécurité persiste. Le 22 mars 1779, ses établissements de Caraquet sont pillés par des groupes autochtones de Ristigouche, Pokemouche et Miramichi, qui emportent pour environ 12 000 livres de marchandises en invoquant le droit de guerre. Il est probable que Raymond Bourdages n’était pas présent lors de cette attaque. Ces événements témoignent des conditions particulièrement difficiles dans lesquelles s’est enraciné l’établissement des Bourdages, marqué dès ses débuts par la guerre, les pertes et la reconstruction.
Raymond Bourdages lui-même témoigne de ces épreuves dans sa requête de 1786, où il décrit avec force les conséquences de ces attaques sur sa vie et sur celle des habitants :
« sans cesse exposé aux pillages des ennemis […] je me suis plusieurs fois vu pillé, pris et enchainé par l’ennemi […] une famille obligée de se sauver dans les bois pour éviter la violence des Américains. »
Ces paroles donnent toute la mesure des sacrifices consentis. Malgré les pertes, les dangers et les destructions, il continue de soutenir les habitants, d’approvisionner la région et de maintenir l’établissement en vie. Dans un contexte où même les marchands hésitent à s’aventurer dans la baie, il expose ses propres biens pour assurer la survie de la communauté.
Mais une autre menace, plus insidieuse, apparaît bientôt. Dès les années 1765–1766, des arpenteurs comme John Collins et Samuel Holland avaient dressé des plans et attribué des terres sur papier. Or, les terres occupées par la famille Bourdages se trouvaient précisément à l’intérieur de la concession accordée à Samuel Holland, situation qui ne devient apparente que plusieurs années plus tard.
En 1785, la situation foncière à Bonaventure devint particulièrement tendue lorsque les prétentions concurrentes de Hugh Finlay, de John Collins et de Samuel Holland vinrent remettre en question les droits des occupants établis depuis plusieurs décennies, dont la famille de Raymond Bourdages. Ces administrateurs et arpenteurs, agissant dans le cadre de la réorganisation des terres sous le régime britannique, revendiquaient de vastes concessions qui empiétaient directement sur les lots déjà occupés et mis en valeur par les habitants acadiens. Cette superposition de titres — souvent accordés sans reconnaissance des occupations antérieures — plongea les résidents de Bonaventure dans une grande incertitude juridique, les exposant au risque d’éviction ou à l’obligation de régulariser leurs terres à des conditions imposées. Pour la famille Bourdages comme pour leurs voisins, cet épisode marqua le début d’un long processus de contestation et de négociation visant à faire reconnaître leurs droits d’occupation face aux ambitions des autorités coloniales.
Pour les habitants, c’est un choc. Jamais auparavant ils n’avaient entendu dire qu’un particulier revendiquait ces terres . Du jour au lendemain, leur sécurité disparaît. Raymond Bourdages, qui a tant investi dans l’établissement de la région, se voit menacé de perdre ses terres et ses moulins. Dans sa requête de 1786, il exprime toute la détresse de cette situation :
« on veut m’ôter […] mes terres et mes moulins, qui sont les seuls secours qui me restent dans ma vieillesse […] chargé d’une nombreuse famille. »
Malgré les difficultés, il reste fidèle à la Couronne, même durant la guerre américaine, où il avait subit pertes, pillages et captivité sans jamais renoncer à sa loyauté. Cette fidélité devient un élément central de sa demande de justice.
Après sa mort à Bonaventure, le 17 juillet 1787, le combat ne s’arrête pas. Son fils Louis Bourdages prend en main la défense des droits de sa mère et de sa famille, entreprenant une série de démarches soutenues auprès du gouverneur Guy Carleton (lord Dorchester) et des autorités coloniales à Québec. Ses lettres et mémoires révèlent un combat structuré, fondé à la fois sur les faits, le droit et l’équité.
Dans sa lettre du 17 décembre 1787, Louis rappelle que son père s’est établi à Bonaventure dès 1762 en vertu d’une proclamation royale permettant aux Acadiens de s’y installer. Il insiste sur le rôle déterminant de son père dans la mise en valeur du territoire, notamment par l’aide apportée aux habitants :
« Mon père suffit à leurs besoins […] il continua d’avancer aux habitants blé, animaux et autres choses nécessaires à la culture des terres. »
Il souligne également les assurances reçues des autorités, selon lesquelles les travaux des habitants devaient tenir lieu de titres de propriété :
« Nous pouvions travailler sans craindre aucun dérangement, et que notre travail servirait de contrat. »
Dans le mémoire présenté le 11 janvier 1788 au Comité des terres, Louis structure sa défense autour de trois arguments principaux : la bonne foi dans l’occupation des terres, le droit fondé sur la proclamation royale et l’absence de droits valides des prétendus seigneurs. Il y révèle un détail particulièrement évocateur des débuts de l’établissement :
« Mon père n’y était point établi […] il aimait mieux loger chez un habitant. »
Ce témoignage illustre les conditions précaires des premières années et l’intégration progressive de la famille dans la communauté locale. Le mémoire met également en lumière l’ampleur de l’enjeu collectif, Louis rappelant que cinquante à soixante familles se trouvent dans une situation similaire, dépendant de la décision des autorités pour conserver leurs terres.
Face aux délais administratifs, Louis adresse une nouvelle lettre au Comité des terres le 14 juillet 1788, dénonçant les conséquences de l’attente :
« Nous avons arrêté les travaux de nos terres et de nos moulins […] ce qui cause un vrai tort […] à une nombreuse famille. »
Dans sa requête du 26 septembre 1788 adressée au gouverneur Guy Carleton, Lord Dorchester, Louis Bourdages rappelle que les terres en question ont été « prises, ouvertes, et cultivées depuis vingt-six ans » par son père, soulignant ainsi l’ancienneté et la légitimité de leur occupation. Il insiste également sur les investissements consentis au bénéfice de la communauté, notamment la construction d’un moulin « à grands frais et sans aucun profit à la sollicitation des habitants », renforçant l’idée d’une mise en valeur réelle du territoire. Face à l’opposition de Samuel Holland, Louis Bourdages demande que celui-ci soit tenu de justifier ses prétentions, afin qu’il puisse y répondre équitablement, et presse le gouverneur de trancher une affaire dont les délais « causent beaucoup de dommage à une pauvre veuve, et à une nombreuse famille ». Cette requête illustre clairement la persistance du combat amorcé par Raymond Bourdages : d’une génération à l’autre, la famille continue de revendiquer la reconnaissance officielle de terres occupées de longue date, en s’appuyant sur le travail accompli, la bonne foi et le service rendu à la collectivité.
Dans la continuité des démarches entreprises par Louis Bourdages, la requête collective du 5 avril 1789 vient donner une dimension encore plus large à cette revendication, en réunissant l’ensemble des habitants de Bonaventure — Acadiens, Canadiens et Français — autour d’une même demande de reconnaissance foncière. Les signataires rappellent avec force qu’ils occupent leurs terres « depuis au moins vingt six à vingt sept ans » et qu’ils en ont « une possession non interrompue », qu’ils considèrent déjà comme un droit fondé sur la prescription . Ils invoquent également les assurances reçues des autorités, notamment la proclamation de 1785 et les promesses du lieutenant-gouverneur Nicolas Cox en 1786, restées sans effet concret, ce qui alimente leurs inquiétudes face à l’absence persistante de titres légaux.
Cette requête se distingue aussi par l’appui d’un dénombrement détaillé des habitants, dressé le même jour, qui confirme non seulement l’ancienneté de l’établissement — « des terres dont ils jouissent depuis l’année 1762 » — mais aussi l’organisation précise du territoire. On y voit clairement la place occupée par la famille Bourdages : au sud-est de la rivière, « Esther LeBlanc veuve Bourdages pour elle et ses enfants » détient une terre d’une ampleur remarquable (30 arpents de front, pour une superficie évaluée à 300 arpents), ce qui témoigne à la fois de l’ancienneté et de l’importance de leur établissement au cœur du peuplement . Signée notamment par la veuve Bourdages, ainsi que par Jean-Marie et Benjamin Bourdages, cette requête illustre la continuité du combat familial, désormais porté collectivement, et exprime avec clarté l’enjeu fondamental : sans titres, les habitants craignent de « perdre nos droits et le fruit de nos longs et pénibles travaux ». Elle constitue ainsi une étape décisive dans la mobilisation des habitants de Bonaventure.
L’année 1791 marque une étape décisive dans l’organisation et la structuration de la revendication des habitants de Bonaventure. Le 16 février 1791, la veuve Bourdages, ses fils Jean-Marie et Benjamin, ainsi que plusieurs habitants, confient officiellement à Louis Fromenteau, écuyer, le mandat de les représenter devant le comité chargé de la distribution des terres, lui donnant pouvoir de « paraître, plaider, parler, agir, et faire tout le nécessaire » en leur nom . Deux jours plus tard, soit le 18 février 1791, Fromenteau adresse au gouverneur Guy Carleton, lord Dorchester, une requête détaillée rappelant que, « depuis l’année 1786 », les habitants n’ont cessé de signaler « la situation pénible et précaire » dans laquelle ils se trouvent relativement aux terres « qu’ils possèdent et cultivent depuis l’année 1762 », sans jamais obtenir les titres demandés malgré la légitimité de leur longue occupation .
Dans cette requête, Fromenteau développe un argumentaire fondé à la fois sur le droit, l’équité et les faits historiques, insistant sur le fait que ces terres ont été défrichées « à la sueur de leur front » et occupées continuellement depuis leur établissement initial. Il met particulièrement en évidence la situation de la famille Bourdages, rappelant que la veuve dudit Raymond, avec ses enfants, occupe une terre située « au sud borné à Pierre Poirier, et au nord en Charles Poirier », incluant les moulins construits dès 1775 au bénéfice de toute la communauté, et demande que cet ensemble soit confirmé par un seul titre afin de respecter les dispositions familiales . Les témoignages recueillis sous serment viennent appuyer ces affirmations, confirmant que les habitants étaient établis dès 1762-1763, qu’ils y ont bâti maisons et infrastructures, et qu’aucune revendication privée n’avait été connue avant 1785. Fromenteau dénonce également les obstacles administratifs et les abus — refus de communication des documents, obstruction du greffier — qui entravent la défense des habitants, tout en réaffirmant que les prétentions des opposants ne reposent sur aucun titre solide.
Cette mobilisation trouve un appui significatif quelques années plus tard dans l’intervention de Francis Le Maistre, lieutenant-gouverneur du district de Gaspé, qui, dans sa lettre du 9 octobre 1795, transmet au gouverneur Dorchester les craintes des habitants « d’être obligés de quitter les terres qu’ils ont depuis longtemps occupées et en partie défrichées à grands frais » . Il souligne que ces terres, bien que revendiquées par certains titulaires de concessions, sont « les meilleures de toute la paroisse » et recommande qu’elles soient restituées à la Couronne afin que les colons puissent en conserver la possession « pleine et paisible ». Il insiste sur le fait que ces habitants sont des « sujets loyaux et de bonne conduite » et que leur maintien sur ces terres favoriserait le développement de l’agriculture et la stabilité du peuplement.
Ainsi, de 1786 à 1795, se dessine une continuité remarquable dans les démarches entreprises par la famille Bourdages et l’ensemble des habitants de Bonaventure : d’une requête individuelle à une mobilisation collective structurée, puis à une reconnaissance administrative croissante de la légitimité de leurs droits. Cette progression témoigne d’un combat persévérant, fondé sur l’ancienneté de l’établissement, le travail accompli et la volonté d’obtenir enfin la confirmation officielle de propriétés occupées depuis plus de trente ans.
Le 22 juillet 1796, une étape décisive est franchie lorsque Esther Bourdages adresse une requête au gouverneur Robert Prescott afin d’obtenir la reconnaissance officielle des terres occupées par sa famille à Bonaventure depuis plusieurs décennies. À la suite de cette demande, le Comité des terres examine le dossier et, le 5 août 1796, recommande l’octroi des terres à la veuve et à ses enfants, tout en en organisant la répartition entre les membres de la famille. Cette décision prévoit que les terres occupées demeurent en leur possession et qu’elles soient concédées selon le régime britannique, sous certaines conditions administratives. Elle reconnaît ainsi leurs droits en stipulant que les terres doivent être accordées « in Free and Common Soccage upon their taking the Oath & subscribing the Declaration & paying the expense of the survey ».
Cependant, la régularisation complète ne se fait pas immédiatement. Pendant encore plusieurs années, les habitants vivent dans une situation incertaine, où leurs droits sont reconnus en principe mais imparfaitement sécurisés en droit.
Le 24 avril 1819, la loi intitulée “An Act to secure the Inhabitants of the Inferior District of Gaspé in the possession and enjoyment of their Lands” vient consacrer, après plus de trois décennies de démarches, les revendications des habitants de Bonaventure. La loi répond directement à ces demandes : elle institue des commissaires chargés d’examiner les réclamations, autorise les colons à faire valoir leurs droits sur la base de leur occupation et de leur bonne foi, et permet de transformer cette possession en véritable propriété légale. En particulier, elle établit que dix années d’occupation paisible avec un titre imparfait, ou vingt années sans titre, suffisent pour fonder un droit de propriété. Dès février 1820, des avis publics diffusés dans la Gazette de Québec invitèrent les occupants à déposer leurs réclamations, accompagnées de preuves d’occupation telles que témoignages, documents ou procès-verbaux d’arpentage.
Les commissaires, notamment J. T. Taschereau et L. Juchereau Duchesnay, parcoururent ensuite le district et tinrent des séances dans différentes localités, dont Bonaventure, où ils se rendirent en 1821, afin d’entendre les habitants, recevoir les oppositions éventuelles et juger des droits de chacun selon l’ancienneté de l’occupation et la bonne foi des réclamants.
Les décisions issues de ces enquêtes furent consignées sous forme de rapports transmis au Conseil exécutif, identifiant les personnes reconnues comme ayant droit à une concession officielle. Bien que les premières décisions aient été publié dans l’Annexe E des Journaux de l’Assemblée législative de 1822, ce n’est que dans l’Annexe E de 1825, que furent publiées les adjudications concernant notamment les lots de Bonaventure. Ces adjudications, bien qu’elles ne constituent pas encore des titres définitifs, représentent l’étape décisive par laquelle les droits des habitants — incluant ceux de la famille Bourdages — furent officiellement reconnus, ouvrant la voie à la délivrance éventuelle de lettres patentes et à la sécurisation juridique de leurs terres occupées depuis les débuts du peuplement.
«Les adjudications reconnaissent notamment aux descendants de Raymond Bourdages la possession des lots nos 12 à 17 du premier rang du canton de Hamilton(Bonaventure), formant un ensemble continu d’environ 24 acres de front, soit près de 5 000 pieds (environ 1,5 kilomètre) le long de la Baie des Chaleurs, et couvrant une superficie totale d’environ 800 acres. Plus précisément, Olivier Bourdages se voit attribuer les lots nos 12(200 acres et 13(100 acres), Antoine Bourdages le lot no 14(200 acres), Nicolas Bourdages le lot no 15(100 acres), Benjamin Bourdages le lot no 16(100 acres), et Louis Bourdages le lot no 17(100 acres), ces terres étant toutes contiguës et directement issues de la subdivision du domaine familial original.»
L’analyse combinée des plans de 1766 et de 1792 permet de situer ce domaine avec précision : il prend origine immédiatement à l’est de la rivière Petite Bonaventure et s’étend vers l’est le long du littoral, au cœur de la concession accordée à Samuel Holland en 1766. Ainsi, la terre initialement occupée — estimée à environ 300 acres dans les requêtes de 1789 et 1791 — apparaît comme le noyau d’un domaine plus vaste, dont la pleine étendue cadastrale de 800 acres qui inclut les arrière-terres, est finalement reconnue en 1825.
Finalement en 1836, la loi intitulée « Acte pour pourvoir plus efficacement à la confirmation des titres de propriété dans le district de Gaspé » vient clore définitivement un long processus amorcé dès les années 1780. En donnant pleine valeur légale aux décisions des commissaires rendues à la suite de la loi de 1819, elle permet enfin la délivrance de titres officiels aux habitants reconnus comme légitimes possesseurs de leurs terres. À Bonaventure, cette mesure consacre de manière irrévocable les droits des familles établies depuis 1762, dont celle de Raymond Bourdages et d’Esther LeBlanc, en transformant leurs réclamations, leurs démarches répétées et les adjudications de 1825 en propriétés juridiquement sécurisées. Ainsi s’achève, après près de cinquante années de revendications continues, une longue lutte pour la reconnaissance et la confirmation des terres occupées depuis les débuts du peuplement.
Et si les terres de Bonaventure portent aujourd’hui les traces de cette histoire, c’est parce que, bien avant les titres et les lois, elles ont été façonnées par ceux qui ont cru, dès 1762, que leur travail suffirait à leur donner un droit — et qui ont passé toute une vie à faire reconnaître cette vérité.
Synthèse
Du refuge le long de la rivière Saint-Jean à l’exil vers Québec, puis à l’établissement durable à Bonaventure, le parcours de Raymond Bourdages illustre une trajectoire marquée par la mobilité, l’engagement et l’adaptation. À la fois milicien, fournisseur et père de famille intégré à des réseaux d’influence, il incarne la résilience d’une population acadienne confrontée à une guerre totale, mais capable de reconstruire ses repères, ses alliances et son avenir.
Conclusion

Le parcours de Raymond Bourdages, de son village natal d’Estancarbon aux rives de la baie des Chaleurs, témoigne d’une vie façonnée par les grands bouleversements de son époque. Chirurgien formé dans la France rurale, acteur engagé au cœur de la tourmente acadienne, puis pionnier établi à Bonaventure, il incarne une trajectoire où se croisent exil, adaptation et enracinement.
À travers lui, c’est toute une communauté qui se révèle — celle des familles acadiennes déplacées, contraintes de reconstruire leur existence dans des conditions souvent précaires, mais animées d’une remarquable résilience. Leur histoire ne se limite pas à la survie : elle est aussi celle d’une organisation progressive, d’un développement économique local et d’un combat juridique de longue haleine pour la reconnaissance de leurs droits.
L’obtention des titres de propriété en 1836 ne marque pas seulement la fin d’une incertitude foncière; elle consacre des décennies d’efforts et confirme l’ancrage durable de ces familles sur le territoire. Elle donne un sens aux choix faits, aux sacrifices consentis et aux solidarités tissées depuis les premières années de l’établissement.
Cette page constitue une étape dans la reconstitution de cette histoire. À mesure que de nouvelles sources émergeront et que la recherche se poursuivra, ce récit pourra s’enrichir, se préciser et se nuancer. Car l’histoire de Raymond Bourdages et des habitants de Bonaventure n’est pas figée : elle demeure vivante, portée par la mémoire, la transmission et le désir de mieux comprendre les origines et le parcours de ceux qui ont façonné ce lieu.