Histoire

Cette section présente le parcours de Raymond Bourdages, originaire d’Estancarbon en France, de ses origines à son établissement à Bonaventure, en l’inscrivant dans le contexte historique de la France, de l’Acadie et du Québec du XVIIIᵉ siècle. Elle sera appelée à s’enrichir au fur et à mesure de l’avancement des recherches.

Introduction

L’histoire de Raymond Bourdages est celle d’un homme, d’une famille et d’un peuple pris dans les grands bouleversements du XVIIIᵉ siècle. Né le 12 mars 1731 à Estancarbon, en Haute-Garonne, il grandit dans une France encore profondément rurale, avant de traverser l’Atlantique à l’aube de la tourmente qui allait marquer l’Acadie et la Nouvelle-France.

Maître chirurgien au service de Charles Deschamps de Boishébert, marchand, armateur, père de famille et témoin engagé des événements majeurs de son époque — de l’exil acadien aux batailles décisives de 1759 et 1760 — il incarne à la fois la résilience et la capacité d’adaptation qui caractérisent les pionniers de son temps. Installé à Bonaventure dès 1762, il participe à l’enracinement d’une communauté qui, pendant plus de soixante-dix ans, luttera pour faire reconnaître ses droits sur les terres qu’elle occupe.

Mais Raymond Bourdages ne se limite pas au rôle de colon ou de notable local. Au fil des années, il développe des activités de pêche, de navigation, de construction navale et de commerce qui le placent parmi les principaux entrepreneurs de la baie des Chaleurs. Propriétaire ou copropriétaire de navires, exploitant de pêcheries, de moulins et d’établissements commerciaux, il contribue activement au développement économique de la région. Ses affaires le mettent en relation avec des marchands influents de Québec et, dans les années 1770, avec les négociants du Môle Saint-Nicolas à Saint-Domingue, l’une des colonies les plus prospères du monde atlantique. Par l’intermédiaire de ces réseaux, les produits de la baie des Chaleurs — morue, farine, bois et autres marchandises — rejoignent les marchés internationaux des Antilles françaises.

À travers son parcours et celui des habitants qui l’entourent, cette page propose de retracer une trajectoire humaine inscrite au cœur des réalités historiques, sociales, économiques et juridiques de son temps — une histoire où les choix individuels se mêlent intimement aux forces plus vastes qui ont façonné le destin de l’Acadie et du Canada.

Avant de devenir l’un des pionniers de Bonaventure, Raymond Bourdages est d’abord un enfant de France. Pour comprendre son parcours, ses compétences et les choix qui orienteront sa vie, il faut remonter à ses origines, dans le petit village d’Estancarbon, en Haute-Garonne. C’est dans ce milieu rural du sud-ouest français, au début du XVIIIᵉ siècle, qu’il naît, grandit et reçoit sa formation, probablement marquée par les réalités économiques locales, les structures sociales traditionnelles et les savoirs pratiques transmis de génération en génération. Son apprentissage comme chirurgien s’inscrit dans ce contexte, à une époque où la médecine repose encore largement sur l’expérience et la transmission directe. Cette première étape de sa vie, souvent moins documentée, est pourtant essentielle : elle constitue le socle sur lequel reposera tout son parcours en Amérique.


Estancarbon, France

Au début du XVIIIᵉ siècle, le village d’Estancarbon, situé dans la région du Comminges en Haute-Garonne, offre le visage typique d’une communauté rurale du sud-ouest de la France. Niché dans un paysage de collines fertiles à proximité des contreforts des Pyrénées, il vit essentiellement de l’agriculture, de l’élevage et d’une économie locale fondée sur l’autosuffisance. Les habitants y mènent une existence rythmée par les saisons, les travaux des champs et les obligations religieuses, dans une société encore fortement structurée par les traditions et les hiérarchies héritées de l’Ancien Régime.

C’est dans ce contexte que naît, le 12 mars 1731, Raymond Bourdages. Comme la plupart des enfants de son époque et de son milieu, il grandit au sein d’une famille où le travail, la solidarité et la transmission des savoirs sont essentiels à la survie. L’accès à l’éducation formelle y est limité, mais certains parcours permettent néanmoins de sortir du strict cadre agricole. Le choix — ou l’opportunité — de s’orienter vers la chirurgie constitue, à cet égard, un élément déterminant dans la trajectoire de Raymond.

À la lumière des documents connus aujourd’hui, il est probable que Raymond Bourdages ait bénéficié d’un environnement familial relativement favorable à l’instruction. Le fait qu’il soit déjà qualifié comme chirurgien à l’âge de vingt ans lorsqu’il signe son contrat d’engagement à Bordeaux en 1751, ainsi que la qualité remarquable de sa signature, suggèrent une formation supérieure à celle de la majorité des jeunes ruraux de son époque. Dans le Comminges du début du XVIIIᵉ siècle, l’accès à une telle profession exigeait généralement plusieurs années d’apprentissage auprès d’un maître chirurgien, de même qu’une connaissance de la lecture, de l’écriture et du calcul.

La présence à Estancarbon d’un curé nommé Pierre Bourdages, en fonction dès 1746 et vraisemblablement apparenté à Raymond, pourrait avoir joué un rôle important dans son parcours. Dans les villages de l’Ancien Régime, les curés comptaient parmi les rares personnes instruites et exerçaient souvent une influence déterminante dans l’éducation des jeunes et leur orientation professionnelle. Sans qu’il soit encore possible d’établir avec certitude la nature exacte de leur lien de parenté, la procuration accordée par Raymond au curé Pierre Bourdages le 27 septembre 1764 à Québec devant le notaire Moreau pour administrer des affaires importantes en France témoigne d’une relation de confiance exceptionnelle et laisse entrevoir l’existence de liens familiaux étroits.

Selon les usages du temps, Raymond aurait probablement quitté très jeune son village natal pour entreprendre un apprentissage auprès d’un maître chirurgien dans un centre régional comme Saint-Gaudens ou ses environs. La chirurgie de l’époque se distinguait de la médecine universitaire : elle reposait avant tout sur l’apprentissage pratique et l’expérience acquise auprès d’un maître. Raymond y aurait appris le traitement des blessures, la réduction des fractures, les saignées, la préparation des remèdes et les soins courants aux malades. Cette formation exigeante développait non seulement des compétences techniques, mais aussi le sens de l’observation, l’autonomie et la capacité d’intervenir dans des situations difficiles. Elle lui ouvrait également des perspectives professionnelles dépassant largement le cadre de son village natal, dans un contexte où les colonies françaises recherchaient activement des hommes possédant une formation spécialisée.

Le départ de Raymond Bourdages pour l’Amérique en 1751 s’inscrit dans le vaste mouvement de migration et de recrutement qui reliait alors la France à ses colonies d’outre-mer. Âgé de vingt ans et déjà qualifié comme chirurgien, Raymond Bourdages signe son contrat d’engagement à Bordeaux le 5 juin 1751 et s’embarque deux jours plus tard, le 7 juin, à bord du navire L’Achille à destination de Québec. Qu’il ait été attiré par les perspectives professionnelles offertes par la Nouvelle-France ou recruté dans le cadre d’un engagement colonial, sa décision marque une rupture importante avec son milieu d’origine d’Estancarbon, au diocèse de Comminges. Il quitte alors les contreforts pyrénéens du sud-ouest de la France pour entreprendre une traversée de l’Atlantique qui changera le cours de sa vie.

Ainsi, les racines de Raymond Bourdages à Estancarbon ne constituent pas seulement un point de départ géographique : elles éclairent les fondements de son identité, de son savoir-faire et de sa capacité d’adaptation. C’est à partir de ce socle, forgé dans la France rurale du XVIIIᵉ siècle, qu’il entreprendra le parcours remarquable qui fera de lui l’un des acteurs de l’établissement acadien à Bonaventure.

Acadie / Québec, Canada

1751-1755 – De la France à la Nouvelle-France

Le 5 juin 1751, Raymond Bourdages franchit une étape déterminante de sa vie en signant, devant le notaire Jean Parran à Bordeaux, un contrat d’engagement de trois ans pour se rendre à Québec. L’acte le décrit comme « Raymond Bourdages, chirurgien, natif d’Estancarbon, diocèse de Comminges, âgé de vingt ans ». Il s’engage au service du capitaine Martin d’Haraneder, commandant du navire L’Achille, propriété du négociant bordelais Thomas Oualle, afin d’effectuer la traversée vers la Nouvelle-France.

Deux jours plus tard, le 7 juin 1751, une liste des passagers et engagés confirme son embarquement à bord de L’Achille. Raymond Bourdages y est inscrit comme chirurgien, aux côtés des deux autres engagés, Guillaume Laffon et Joseph Ducimetière, ainsi que des deux passagers, les frères Brouard. Cette liste constitue la première preuve directe de sa présence à bord du navire.

Le 9 juin 1751, le capitaine Martin d’Haraneder se présente devant l’Amirauté de Guyenne à Bordeaux afin de déposer le cautionnement exigé avant le départ du bâtiment. Le négociant Thomas Oualle s’en porte garant, dernière formalité administrative précédant le voyage transatlantique. Tout indique que L’Achille quitte Bordeaux peu après, vraisemblablement les 9 ou 10 juin 1751, profitant des conditions favorables pour descendre la Gironde avant de gagner l’Atlantique.

La traversée jusqu’à Québec dure probablement un peu plus de trois mois, durée habituelle pour les navires marchands reliant Bordeaux à la Nouvelle-France. Bien qu’aucun journal de bord du voyage n’ait été retrouvé, plusieurs documents permettent d’en situer avec précision l’issue. Le 22 septembre 1751, le capitaine Martin d’Haraneder comparaît devant la Prévôté de Québec dans une cause l’opposant au marchand Pierre Revol. Une semaine plus tard, le 29 septembre, il est de nouveau poursuivi devant la même juridiction dans une affaire l’opposant au marchand Étienne Jayat. Ces deux procédures démontrent que L’Achille avait déjà terminé sa traversée et déchargé ses passagers, ses engagés et sa cargaison avant cette date.

Les deux jugements sont portés en appel devant le Conseil supérieur de Québec. Le 4 octobre 1751, cette cour met à néant les sentences rendues les 22 et 29 septembre par la Prévôté, décharge le capitaine Martin d’Haraneder des condamnations prononcées contre lui et condamne les marchands Pierre Revol et Étienne Jayat aux dépens. Ces procédures judiciaires fournissent aujourd’hui un repère chronologique précieux permettant d’établir que Raymond Bourdages était arrivé en Nouvelle-France avant le 22 septembre 1751.

Le contrat d’engagement précise que Raymond Bourdages est attaché au capitaine Martin d’Haraneder pour une durée de trois ans. Il ne précise toutefois ni le lieu exact où il devra exercer sa profession après son arrivée à Québec, ni la personne ou l’institution auprès de laquelle ses services seront finalement employés.

Au milieu du XVIIIᵉ siècle, il était courant que les capitaines recrutent en France des engagés spécialisés pour le compte de négociants, d’administrations ou d’autres employeurs établis en Nouvelle-France. Après leur arrivée, ces engagés étaient généralement remis à la personne ou à l’organisme auquel leurs services étaient destinés, conformément aux ententes conclues avant le départ ou à l’arrivée dans la colonie.

Dans le cas de Raymond Bourdages, les sources actuellement connues ne permettent pas encore de déterminer à qui le capitaine Martin d’Haraneder remit son contrat ni dans quel établissement il exerça immédiatement après son débarquement. Compte tenu de sa qualification de chirurgien, il est possible qu’il ait été affecté auprès d’un marchand important, d’un établissement hospitalier, des troupes de la Marine ou d’un maître-chirurgien établi à Québec. Aucune source primaire ne permet toutefois de privilégier l’une de ces possibilités.

Les documents actuellement connus ne permettent pas davantage de retracer ses activités entre son arrivée à Québec en 1751 et sa présence documentée auprès de la garnison de Charles Deschamps de Boishébert en Acadie à partir de 1755. Cette période demeure la moins bien documentée de sa vie. Son engagement de 1751 comme chirurgien qualifié, suivi de sa présence comme maître-chirurgien auprès de la garnison de Boishébert en 1755, témoigne néanmoins d’une progression professionnelle rapide, vraisemblablement acquise au cours de ces années passées en Nouvelle-France.

À partir de 1755, Raymond Bourdages est en effet identifié comme maître-chirurgien auprès de la garnison de Charles Deschamps de Boishébert, l’un des principaux chefs militaires français en Acadie durant la guerre de la Conquête. Cette fonction, qui exigeait des compétences reconnues et une importante autonomie professionnelle, marque le début de la période la mieux documentée de sa vie et le place au cœur des événements qui accompagneront la déportation des Acadiens et la résistance française en Acadie.


1755–1760 : Guerre, refuge et engagement acadien

La prise du fort Beauséjour en juin 1755 et le début de la Déportation des Acadiens bouleversent profondément l’équilibre de la région. Comme des milliers d’autres Acadiens et Canadiens, Raymond Bourdages se retrouve entraîné dans les mouvements de population qui convergent vers les zones de refuge établies le long de la rivière Saint-Jean sous la protection de Charles Deschamps de Boishébert.

C’est dans ce contexte de guerre, de déplacements forcés et de survie qu’il épouse Esther LeBlanc le 22 février 1756 à la paroisse St-Joseph sur la rivière Saint-Jean, à quelques kilomètres de l’actuel Fredericton, Nouveau-Brunswick. Le couple s’intègre alors à la communauté de réfugiés acadiens regroupée dans cette région stratégique.

Comme plusieurs centaines d’Acadiens, ils gagnent ensuite l’Île Saint-Jean, encore sous contrôle français, qui sert de refuge temporaire face à l’avancée britannique. Toutefois, la pression militaire, les risques de capture et les difficultés d’approvisionnement rendent la situation de plus en plus précaire. À l’automne 1756, Raymond et Esther quittent l’Île Saint-Jean à bord d’un navire, en compagnie d’environ 200 autres réfugiés acadiens, pour se rendre à Québec. Ce déplacement s’inscrit dans les opérations de transport organisées par les autorités françaises afin de mettre à l’abri les populations déplacées. Le couple s’établit alors à L’Ancienne-Lorette, où plusieurs familles acadiennes trouvent refuge.

C’est dans ce contexte qu’est baptisée, le 13 décembre 1756 à Québec, leur fille Marie-Charlotte. Le choix du parrain et de la marraine est révélateur du milieu dans lequel évolue la famille : Jean-Baptiste de Saint-Laurent, officier des troupes de la Marine, et Charlotte Deschamps de Boishébert, sœur du commandant. Cette proximité avec l’entourage de Boishébert témoigne de l’intégration de Raymond dans un réseau militaire et social de premier plan.

Parallèlement à sa vie familiale, Raymond joue un rôle actif dans les opérations de soutien aux forces françaises. Des documents d’archives, notamment les billets d’Acadie conservés en France, attestent de sa présence et de ses activités en 1758. Le 10 janvier, à la rivière Saint-Jean, il fournit des peignes de corne; le 1er mars, il livre une chaudière de cuivre destinée aux alliés autochtones, objet de grande valeur dans le cadre des alliances franco-autochtones. Après la destruction, à l’été 1758, des établissements français et des principaux centres de regroupement des réfugiés acadiens le long de la rivière Saint-Jean par les forces britanniques, il se replie vers Miramichi, où il fournit d’importantes quantités de marchandises, dont du tissu et des couvertures, pour une valeur considérable de 10,700 livres. Ces activités démontrent qu’il agit non seulement comme milicien, mais aussi comme acteur logistique essentiel au fonctionnement des postes français et à la survie des réfugiés.

À mesure que les positions françaises en Acadie s’effondrent, Raymond rejoint les rangs des Acadiens engagés dans la défense de Québec. Il fait partie d’un contingent d’environ 150 miliciens acadiens présents lors de la bataille des Plaines d’Abraham en 1759, puis à celle de Sainte-Foy en 1760. Ces engagements marquent les derniers efforts militaires de la Nouvelle-France face à l’avancée britannique.


1760–1762 : Transition et retour

À la suite de la capitulation de Montréal en 1760, qui met fin au régime français en Amérique du Nord, Raymond Bourdages entreprend un voyage en France, possiblement pour régler une affaire d’héritage. Ce retour temporaire dans son pays natal s’inscrit dans une période de transition marquée par l’incertitude. Il revient toutefois dès l’année suivante, choisissant de poursuivre sa vie en Amérique du Nord malgré le passage au régime britannique.


1762–1836 : Établissement et enracinement à Bonaventure

Dans les régions éloignées de l’ancienne Acadie, loin des centres du pouvoir colonial, l’histoire des terres ne s’est pas écrite d’un seul trait, mais dans la durée, par l’effort patient de ceux qui les ont défrichées. À Bonaventure, sur les rives de la Baie des Chaleurs, ce sont des familles entières qui, dès les premières années du régime britannique, ont transformé un territoire encore sauvage en une communauté vivante. 

Parmi elles, la famille de Raymond Bourdages occupe une place centrale, tant par son rôle dans l’établissement que par son engagement constant dans le développement économique et la défense des droits des habitants. Leur histoire est celle d’un décalage profond entre deux réalités : celle du travail et de l’occupation, vécue sur le terrain, et celle des titres et des concessions, définie dans les bureaux de l’administration.

Bien avant même l’arrivée des habitants permanents, la Baie des Chaleurs était déjà connue pour ses ressources maritimes. Depuis le XVIe siècle, des pêcheurs européens fréquentaient ces eaux riches en morue, établissant les bases d’un commerce saisonnier qui allait progressivement se transformer en une économie structurée sous le régime britannique. Au XVIIIe siècle, la pêche à la morue devient ainsi l’un des piliers économiques de toute la région, reliant les établissements de la baie aux grands circuits commerciaux de l’Atlantique.

Dès le début des années 1760, alors que la Conquête britannique de la Nouvelle-France vient de s’achever et que le Traité de Paris de 1763, n’a pas encore pleinement organisé les nouveaux territoires, des habitants acadiens, canadiens et français viennent s’établir à Bonaventure. Ils occupent les terres le long de la Baie des Chaleurs, s’étendant des deux côtés de la rivière Bonaventure. Leur installation n’est pas improvisée. 

Parmi eux, des hommes d’autorité comme Joseph Arseneau, capitaine de milice, participent aux démarches collectives entreprises auprès du gouverneur James Murray afin d’obtenir la permission de s’établir. Les habitants eux-mêmes rappelleront plus tard que cette permission leur fut accordée par lettre en 1763, confirmant la légitimité de leur présence.

Raymond Bourdages s’établit à Bonaventure…

C’est dans ce contexte que Raymond Bourdages vient s’établir dès 1762. Dans la requête qu’il adresse en 1786 au gouverneur Guy Carleton, il précise lui-même que sa décision de venir s’établir à Bonaventure ne fut pas arbitraire, mais fondée sur une autorisation explicite accordée aux Acadiens :

« En conséquence d’une proclamation […] permettant à tous les Acadiens de s’établir dans la Baie des Chaleurs, je pris la résolution l’an 1762 de venir m’y établir. »

Il ajoute qu’à son arrivée, il trouva des habitants déjà établis, mais vivant dans des conditions difficiles, et qu’il fixa immédiatement un établissement pour sa famille :

« Je trouvai beaucoup de misère parmi les habitants […] Je fixai aussitôt un établissement pour ma famille. »

Dès lors, il ne se contente pas de s’installer pour lui-même : il s’engage activement dans le développement de la communauté. Il encourage les habitants à défricher leurs terres, leur apporte un soutien matériel, et contribue à faire naître une véritable dynamique agricole. Comme il l’écrit lui-même :

« Je les encourageai de tout mon pouvoir à ouvrir leurs terres […] je m’offris à leur besoin; alors je vis avec satisfaction plusieurs habitants travailler avec courage à leurs terres. »

Raymond cherche également à obtenir des assurances concernant les terres qu’il occupe. Il affirme avoir reçu des autorités la confirmation qu’il pouvait travailler à son établissement sans craindre d’être déplacé :

« je pouvois travailler à mon établissement sans craindre aucuns dérangement et que notre travaille nous servirait de contrat […] que nous n’aurions point d’autre seigneur que notre roi. »

Ces assurances deviennent fondamentales quelques décennies plus tard, lorsque la famille devra défendre devant les autorités la légitimité de cette occupation.

Les débuts d’une entreprise maritime…

Raymond Bourdages ne limite cependant pas son activité à l’agriculture. Dès les premières années de son établissement, il s’insère dans l’économie maritime de la Baie des Chaleurs.

Selon plusieurs sources, il établit un poste de pêche à Caraquet dès 1762, sur la rive sud de la Baie des Chaleurs. Cette implantation lui permet de participer directement à l’exploitation des ressources halieutiques de la région et de développer des activités qui associent pêche, transport et commerce.

Le 15 mai 1763, Raymond apparaît dans les registres du port de Québec comme maître du sloop Adventurer, un bâtiment de quatorze tonneaux appartenant au marchand Jean Marteilhe de Québec. Cette mention constitue un témoignage précoce de son activité maritime.

Quelques mois plus tard, le 2 novembre 1763, il prête serment devant les autorités douanières de Québec lors de l’enregistrement du sloop Casar. Ce bâtiment d’environ trente tonneaux avait été construit à Bonaventure en 1763. Il appartient alors à Raymond Bourdages, Jean Cormier et Benjamin LeBlanc, frère jumeau de son épouse Esther.

Le parcours du Casar marque une étape importante : Raymond n’est plus seulement capitaine d’un navire appartenant à un autre marchand; il devient lui-même copropriétaire d’un bâtiment construit dans la Baie des Chaleurs.

Un réseau maritime entre Québec et la Baie des Chaleurs…

Les documents notariés permettent également d’entrevoir les hommes qui participent aux activités maritimes de Raymond Bourdages.

Un contrat de mariage reçu à Québec le 6 octobre 1770 en fournit un témoignage particulièrement intéressant. Claude Landry, qui se présente comme « Navigateur », y déclare demeurer à Québec « chez Monsr. Bourdage ». Le contrat précise également que Charles Dugas, père de la future épouse et présenté comme « Constructeur de Batiment de Navire », demeure lui aussi chez Monsieur Bourdage.

La présence d’Esther LeBlanc Bourdages parmi les parents et amis des futurs époux confirme par ailleurs les liens étroits qui unissent cette famille au milieu maritime québécois. Raymond Bourdages lui-même ne signe pas le contrat, mais sa demeure sert alors de lieu de résidence à deux hommes associés au monde de la navigation et de la construction navale.

Cette information prend une importance particulière lorsqu’elle est rapprochée du témoignage de Philippe Sylvain dans Les Cahiers des Dix. Selon cette source, Claude Landry, revenu au Canada vers 1760, est en 1770 à l’emploi de Raymond Bordages comme navigateur. Après son mariage à Québec, célébré le 16 octobre 1770, Landry va s’établir à Tracadièche, dans la Baie des Chaleurs.

Le contrat de mariage apporte ainsi un nouvel élément à la compréhension de l’entreprise de Raymond. Il montre qu’au moins un navigateur travaillant pour lui se trouve à Québec en 1770, tandis qu’un constructeur de bâtiments de navire y réside également chez lui. Le déplacement de Claude Landry de Québec vers Tracadièche après son mariage illustre aussi la circulation des hommes et des compétences maritimes entre la capitale de la colonie et les établissements de la Baie des Chaleurs.

Le développement maritime de Bonaventure est également confirmé par le témoignage de Pierre Loubère (ou Loubert), écuyer de Bonaventure. Dans une déclaration concernant les revendications territoriales des habitants, celui-ci affirme qu’en 1763 et 1764 les habitants construisirent un bateau et une goélette, dont l’un des bâtiments était destiné au « sieur Raimon Bourdage ».

Ces témoignages montrent que, dès les premières années du peuplement, Bonaventure possède déjà une activité de construction navale et que Raymond Bourdages y occupe une place importante. Ils révèlent également que son activité maritime ne repose pas uniquement sur ses propres navires : elle s’appuie sur un réseau de navigateurs, de constructeurs de navires, de marchands et de partenaires qui relient Québec aux établissements de la Baie des Chaleurs.

Une économie diversifiée…

Au cours des années suivantes, Raymond développe progressivement une véritable entreprise régionale. Ses activités combinent pêche, transport maritime, commerce, exploitation forestière et approvisionnement des habitants.

Les licences de taverne qu’il obtient en 1769, puis en 1771, témoignent également de sa position croissante dans la communauté. Une taverne constitue alors non seulement un lieu de consommation, mais aussi un lieu de rencontre pour les voyageurs, navigateurs et marchands, et peut jouer un rôle dans les échanges commerciaux locaux.

Vers 1775, Raymond entreprend également la construction de moulins à farine et à scie à Bonaventure. Ces installations permettent de transformer le grain et le bois et répondent aux besoins d’une population dont l’économie repose sur l’agriculture, la forêt et la pêche.

Cette diversification donne à l’établissement Bourdages une dimension qui dépasse largement la simple exploitation familiale : Raymond participe à la mise en place des infrastructures nécessaires à la vie économique de toute la communauté.

Bonaventure et le commerce des Antilles…

Pendant que Raymond développe ses entreprises dans la Baie des Chaleurs, de nouvelles possibilités commerciales apparaissent dans les Antilles françaises.

En 1767, le Môle Saint-Nicolas, à l’extrémité nord-ouest de Saint-Domingue, reçoit le statut de port franc. Ce port devient un point important des échanges entre l’Amérique du Nord et les Antilles françaises. La colonie de Saint-Domingue dépend alors largement des importations pour son approvisionnement en nourriture et en matériaux. Les autorités soulignent notamment les difficultés à obtenir de la métropole la morue et les bois de différentes espèces, considérés comme des produits de première nécessité. 

Dans ce contexte apparaît Joseph Pascaud, négociant établi au Môle Saint-Nicolas et correspondant de Raymond Bourdages dans les années 1770. Par l’intermédiaire de la maison Pascaud, Regnault et L’Étang, les activités commerciales de Raymond peuvent ainsi s’inscrire dans un réseau qui relie la Baie des Chaleurs aux Antilles françaises.

Le choix du Môle est particulièrement révélateur. Le port franc demeure ouvert au commerce international et fait partie des ports des Antilles françaises dont le statut est maintenu dans le contexte des relations commerciales de la France avec les États-Unis. 

L’Aimable Esther: preuve directe du commerce de Raymond Bourdages…

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La goélette Hannah, 1775 — 78 tonneaux. Représentation d’une goélette comparable à L’Aimable Esther (70 tonneaux).

C’est dans ce contexte que Raymond et son épouse Esther LeBlanc font construire à Tracadièche (Carleton-sur-Mer)une goélette appelée L’Aimable Esther. Le navire, d’environ 70 tonneaux, est enregistré au port de Québec le 11 juillet 1775 aux noms de Raymond Bourdages et d’Esther LeBlanc.

Le 26 octobre 1775, Michel Pin, maître de L’Aimable Esther, signe à Bonaventure un connaissement qui constitue aujourd’hui l’une des plus importantes preuves documentaires des activités commerciales de Raymond. Le document atteste qu’une cargaison lui appartenant est chargée à bord du navire à destination du Môle Saint-Nicolas. Cette cargaison comprend notamment cinquante-trois boucauds de morue sèche, dix quarts de farine, une barrique et deux barils d’huile, des maquereaux, des anguilles, du saumon, plusieurs barils de produits dérivés de la morue, cent trois boucauds vides, trois mille feuillards, cent trente-sept planches et deux mille cinq cents bardeaux.

La diversité de ces marchandises révèle toute l’étendue des activités de Raymond Bourdages. Il exporte non seulement des produits de la pêche, mais également des produits agricoles, des matériaux forestiers et des fournitures indispensables au commerce colonial. Plus remarquable encore, cette cargaison correspond exactement aux besoins de Saint-Domingue, où la morue sert à nourrir les esclaves des plantations, tandis que le bois, les planches, les bardeaux, les boucauds et les feuillards soutiennent l’industrie du sucre, du café et des autres produits coloniaux. Par l’intermédiaire de Joseph Pascaud et de la maison Pascaud, Regnault et L’Étang, les produits de la baie des Chaleurs rejoignent ainsi l’un des centres économiques les plus prospères du monde atlantique du XVIIIᵉ siècle.

La guerre frappe le commerce de Raymond…

Cette expansion est brutalement interrompue par les conséquences de la Guerre d’Indépendance américaine. La navigation devient dangereuse et les bâtiments marchands sont directement exposés aux corsaires.

Une correspondance de Charles Robin rapporte ainsi la capture de deux petites goélettes de pêche par des corsaires américains. L’une d’elles appartenait à M. Bourdage. Le bâtiment fut dépouillé de ses câbles et de ses ancres, puis envoyé au large avec les autres prises.

À l’été 1778, Raymond Bourdages et Charles Robin sont eux-mêmes capturés par des corsaires américains et libérés contre rançon. Leurs établissements commerciaux et leurs navires sont pillés. Robin retourne temporairement à Jersey, tandis que Raymond demeure dans la Baie des Chaleurs. Les conséquences de la guerre ne se limitent toutefois pas aux attaques des corsaires. Les troubles atteignent également les établissements de Caraquet.

Le témoignage de Raphaël Dorval, 1779…

Le 3 août 1779, à Québec, Raphaël Dorval fait une déposition sous serment devant Hector Théophile Cramahé, écuyer, lieutenant-gouverneur de la province de Québec. Canadien de naissance, Dorval avait hiverné à Caraquet dans la Baie des Chaleurs, où il était employé par Raymond Bourdages.

Il relate dans sa déposition un événement survenu le 22 mars 1779 que seize Micmacs provenant de Ristigouche, Pokemouche et Miramichi, dirigés par Michel Cahoute, fils du chef de Ristigouche, se rendent à la maison où Dorval loge, habitée par Charles Poirié. Ils le pillent et emportent pour environ 12 000 livres de marchandises.

Les hommes justifient leur action en affirmant que la guerre avait été déclarée. Ils montrent à Dorval une proclamation imprimée de M. D’Estaing, ainsi que trois ceintures que Michel Cahoute disait avoir rapportées de Boston, en prétendant que ces éléments leur donnaient la liberté de piller où ils le voulaient.

Cette déposition constitue un témoignage particulièrement important pour l’histoire de Raymond Bourdages. Elle établit directement le lien entre Dorval et son établissement de Caraquet et montre les conditions d’insécurité dans lesquelles ses employés et ses activités commerciales doivent désormais fonctionner.

Raymond poursuit malgré les épreuves…

Malgré les captures, les pillages et les pertes subies pendant la guerre, Raymond demeure dans la Baie des Chaleurs et poursuit ses activités. Sa requête de 1786 auprès du gouverneur Guy Carleton (lord Dorchester) rappelle lui-même l’ampleur des dangers auxquels il a été exposé :

« sans cesse exposé aux pillages des ennemis […] je me suis plusieurs fois vu pillé, pris et enchainé par l’ennemi […] une famille obligée de se sauver dans les bois pour éviter la violence des Américains. »

Ces paroles donnent une dimension personnelle aux événements documentés par les correspondances et les témoignages. Pour Raymond, la guerre n’est pas seulement une perturbation du commerce : elle touche directement sa famille, ses biens et la survie de son établissement.

Pourtant, son engagement envers la communauté demeure. Son rôle dans l’approvisionnement, l’agriculture, les moulins et le commerce fait de lui l’un des principaux acteurs économiques de Bonaventure.

Le problème des terres: une nouvelle lutte commence…

Alors que Raymond doit déjà composer avec les conséquences de la guerre, une autre menace apparaît : l’incertitude entourant les titres de propriété.

Dès les années 1765–1766, des arpenteurs comme John Collins et Samuel Holland dressent des plans et attribuent des terres sur papier. Or, les terres occupées par la famille Bourdages se trouvent à l’intérieur de la concession attribuée à Samuel Holland. Cette situation ne devient réellement problématique que plusieurs années plus tard.

En 1785, les prétentions concurrentes de Hugh Finlay, John Collins et Samuel Holland remettent en question les droits des habitants établis depuis les premières années du peuplement. Pour Raymond Bourdages, l’enjeu est considérable. Il a investi des années de travail et des ressources importantes dans ses terres et ses moulins. Dans sa requête de 1786, il exprime sa crainte de perdre ce qui constitue désormais l’essentiel des moyens de subsistance de sa famille :

« on veut m’ôter […] mes terres et mes moulins, qui sont les seuls secours qui me restent dans ma vieillesse […] chargé d’une nombreuse famille. »

Le conflit foncier marque ainsi un changement dans la nature du combat de Raymond. Après avoir consacré sa vie à établir et à développer son domaine, il doit maintenant obtenir des autorités la reconnaissance officielle d’une occupation qu’il considère comme légitime depuis 1762.

La dernière année de la vie de Raymond…

Les correspondances de Charles Robin montrent que, malgré les difficultés, Raymond maintient jusqu’à la fin ses relations commerciales avec les Antilles.

Au printemps 1787, Raymond revient des Antilles très malade, après un voyage qui n’a pas connu le succès espéré. Il rapporte une petite cargaison de rhum et de mélasse. Une longue maladie l’affaiblit et il meurt à Bonaventure le 17 juillet 1787.

Avant sa mort, Raymond demande à son épouse Esther LeBlanc de consulter Charles Robin au sujet de ses affaires. Après son décès, Robin conseille à Esther de faire recharger le navire et de l’envoyer à Québec, où il pourrait être vendu avec sa cargaison. Il estime celle-ci à environ 600 livres, peut-être davantage, tout en précisant qu’il ne connaît pas encore exactement son contenu.

La correspondance révèle également la situation difficile de la famille. Raymond laisse derrière lui une famille nombreuse et, une fois les dettes réglées, le capital disponible risque d’être relativement faible. Robin décrit Esther comme profondément éprouvée et recommande que le marchand de Québec et capitaine dans la milice britannique Robert Lester l’aide, ainsi que les enfants de Raymond, afin que la famille puisse tirer le meilleur parti des biens laissés par leur père.

Cette correspondance constitue un témoignage particulièrement précieux sur les dernières affaires de Raymond et sur la situation de sa veuve et de ses enfants au lendemain de sa mort.

Robin évoque également une goélette d’environ 50 tonneaux construite à Caraquet, alors propriété de Madame Bourdage. Le navire avait déjà effectué un voyage aux Antilles. Robin estime qu’il pouvait encore être en bon état et évalue son prix à environ 200 livres courant, une partie pouvant éventuellement être payée en marchandises.

Ainsi, même après la mort de Raymond, le lien entre la famille Bourdages et le commerce maritime des Antilles ne disparaît pas immédiatement : Esther LeBlanc demeure elle-même propriétaire d’un navire ayant participé à ce commerce.

Après Raymond: Esther et ses enfants défendent les terres familiales…

Après sa mort à Bonaventure, le 17 juillet 1787, le combat ne s’arrête pas. Son fils Louis Bourdages prend en main la défense des droits de sa mère et de sa famille, entreprenant une série de démarches soutenues auprès du gouverneur Guy Carleton (lord Dorchester) et des autorités coloniales à Québec. Ses lettres et mémoires révèlent un combat structuré, fondé à la fois sur les faits, le droit et l’équité. 

Dans sa lettre du 17 décembre 1787, Louis rappelle que son père s’est établi à Bonaventure dès 1762 en vertu d’une proclamation royale permettant aux Acadiens de s’y installer. Il insiste sur le rôle déterminant de son père dans la mise en valeur du territoire, notamment par l’aide apportée aux habitants :

« Mon père suffit à leurs besoins […] il continua d’avancer aux habitants blé, animaux et autres choses nécessaires à la culture des terres. »

Il souligne également les assurances reçues des autorités, selon lesquelles les travaux des habitants devaient tenir lieu de titres de propriété :

« Nous pouvions travailler sans craindre aucun dérangement, et que notre travail servirait de contrat. »

Dans le mémoire présenté le 11 janvier 1788 au Comité des terres, Louis structure sa défense autour de trois arguments principaux : la bonne foi dans l’occupation des terres, le droit fondé sur la proclamation royale et l’absence de droits valides des prétendus seigneurs. Il y révèle un détail particulièrement évocateur des débuts de l’établissement :

« Mon père n’y était point établi […] il aimait mieux loger chez un habitant. »

Ce témoignage illustre les conditions précaires des premières années et l’intégration progressive de la famille dans la communauté locale. Le mémoire met également en lumière l’ampleur de l’enjeu collectif, Louis rappelant que cinquante à soixante familles se trouvent dans une situation similaire, dépendant de la décision des autorités pour conserver leurs terres.

Face aux délais administratifs, Louis adresse une nouvelle lettre au Comité des terres le 14 juillet 1788, dénonçant les conséquences de l’attente :

« Nous avons arrêté les travaux de nos terres et de nos moulins […] ce qui cause un vrai tort […] à une nombreuse famille. »

Dans sa requête du 26 septembre 1788 adressée au gouverneur Guy Carleton, Lord Dorchester, Louis Bourdages rappelle que les terres en question ont été « prises, ouvertes, et cultivées depuis vingt-six ans » par son père, soulignant ainsi l’ancienneté et la légitimité de leur occupation. Il insiste également sur les investissements consentis au bénéfice de la communauté, notamment la construction d’un moulin « à grands frais et sans aucun profit à la sollicitation des habitants », renforçant l’idée d’une mise en valeur réelle du territoire. Face à l’opposition de Samuel Holland, Louis Bourdages demande que celui-ci soit tenu de justifier ses prétentions, afin qu’il puisse y répondre équitablement, et presse le gouverneur de trancher une affaire dont les délais « causent beaucoup de dommage à une pauvre veuve, et à une nombreuse famille ». Cette requête illustre clairement la persistance du combat amorcé par Raymond Bourdages : d’une génération à l’autre, la famille continue de revendiquer la reconnaissance officielle de terres occupées de longue date, en s’appuyant sur le travail accompli, la bonne foi et le service rendu à la collectivité.

Une revendication devenue collective…

Dans la continuité des démarches entreprises par Louis Bourdages, la requête collective du 5 avril 1789 vient donner une dimension encore plus large à cette revendication, en réunissant l’ensemble des habitants de Bonaventure — Acadiens, Canadiens et Français — autour d’une même demande de reconnaissance foncière. Les signataires rappellent avec force qu’ils occupent leurs terres « depuis au moins vingt six à vingt sept ans » et qu’ils en ont « une possession non interrompue », qu’ils considèrent déjà comme un droit fondé sur la prescription . Ils invoquent également les assurances reçues des autorités, notamment la proclamation de 1785 et les promesses du lieutenant-gouverneur Nicolas Cox en 1786, restées sans effet concret, ce qui alimente leurs inquiétudes face à l’absence persistante de titres légaux.

Cette requête se distingue aussi par l’appui d’un dénombrement détaillé des habitants, dressé le même jour, qui confirme non seulement l’ancienneté de l’établissement — « des terres dont ils jouissent depuis l’année 1762 » — mais aussi l’organisation précise du territoire. On y voit clairement la place occupée par la famille Bourdages : au sud-est de la rivière, « Esther LeBlanc veuve Bourdages pour elle et ses enfants » détient une terre d’une ampleur remarquable (30 arpents de front, pour une superficie évaluée à 300 arpents), ce qui témoigne à la fois de l’ancienneté et de l’importance de leur établissement au cœur du peuplement . Signée notamment par la veuve Bourdages, ainsi que par Jean-Marie et Benjamin Bourdages, cette requête illustre la continuité du combat familial, désormais porté collectivement, et exprime avec clarté l’enjeu fondamental : sans titres, les habitants craignent de « perdre nos droits et le fruit de nos longs et pénibles travaux ». Elle constitue ainsi une étape décisive dans la mobilisation des habitants de Bonaventure.

1791: la défense des droits s’organise…

L’année 1791 marque une étape décisive dans l’organisation et la structuration de la revendication des habitants de Bonaventure. Le 16 février 1791, Esther Bourdages, ses fils Jean-Marie et Benjamin, ainsi que plusieurs habitants, confient officiellement à Louis Fromenteau, écuyer, le mandat de les représenter devant le comité chargé de la distribution des terres, lui donnant pouvoir de « paraître, plaider, parler, agir, et faire tout le nécessaire » en leur nom .

Deux jours plus tard, soit le 18 février 1791, Fromenteau adresse au gouverneur Guy Carleton, lord Dorchester, une requête détaillée rappelant que, « depuis l’année 1786 », les habitants n’ont cessé de signaler « la situation pénible et précaire » dans laquelle ils se trouvent relativement aux terres « qu’ils possèdent et cultivent depuis l’année 1762 », sans jamais obtenir les titres demandés malgré la légitimité de leur longue occupation .

Dans cette requête, Fromenteau développe un argumentaire fondé à la fois sur le droit, l’équité et les faits historiques, insistant sur le fait que ces terres ont été défrichées « à la sueur de leur front » et occupées continuellement depuis leur établissement initial. Il met particulièrement en évidence la situation de la famille Bourdages, rappelant que la veuve dudit Raymond, avec ses enfants, occupe une terre située « au sud borné à Pierre Poirier, et au nord en Charles Poirier », incluant les moulins construits dès 1775 au bénéfice de toute la communauté, et demande que cet ensemble soit confirmé par un seul titre afin de respecter les dispositions familiales .

Les témoignages recueillis sous serment viennent appuyer ces affirmations, confirmant que les habitants étaient établis dès 1762-1763, qu’ils y ont bâti maisons et infrastructures, et qu’aucune revendication privée n’avait été connue avant 1785. Fromenteau dénonce également les obstacles administratifs et les abus — refus de communication des documents, obstruction du greffier — qui entravent la défense des habitants, tout en réaffirmant que les prétentions des opposants ne reposent sur aucun titre solide.

De 1795 à 1819: vers la reconnaissance des droits…

Cette mobilisation trouve un appui significatif quelques années plus tard dans l’intervention de Francis Le Maistre, lieutenant-gouverneur du district de Gaspé, qui, dans sa lettre du 9 octobre 1795, transmet au gouverneur Dorchester les craintes des habitants « d’être obligés de quitter les terres qu’ils ont depuis longtemps occupées et en partie défrichées à grands frais » . Il souligne que ces terres, bien que revendiquées par certains titulaires de concessions, sont « les meilleures de toute la paroisse » et recommande qu’elles soient restituées à la Couronne afin que les colons puissent en conserver la possession « pleine et paisible ». Il insiste sur le fait que ces habitants sont des « sujets loyaux et de bonne conduite » et que leur maintien sur ces terres favoriserait le développement de l’agriculture et la stabilité du peuplement.

Ainsi, de 1786 à 1795, se dessine une continuité remarquable dans les démarches entreprises par la famille Bourdages et l’ensemble des habitants de Bonaventure : d’une requête individuelle à une mobilisation collective structurée, puis à une reconnaissance administrative croissante de la légitimité de leurs droits. Cette progression témoigne d’un combat persévérant, fondé sur l’ancienneté de l’établissement, le travail accompli et la volonté d’obtenir enfin la confirmation officielle de propriétés occupées depuis plus de trente ans.

Le 22 juillet 1796, une étape décisive est franchie lorsque Esther Bourdages adresse une requête au gouverneur Robert Prescott afin d’obtenir la reconnaissance officielle des terres occupées par sa famille à Bonaventure depuis plusieurs décennies. À la suite de cette demande, le Comité des terres examine le dossier et, le 5 août 1796, recommande l’octroi des terres à la veuve et à ses enfants, tout en en organisant la répartition entre les membres de la famille. Cette décision prévoit que les terres occupées demeurent en leur possession et qu’elles soient concédées selon le régime britannique, sous certaines conditions administratives. Elle reconnaît ainsi leurs droits en stipulant que les terres doivent être accordées « in Free and Common Soccage upon their taking the Oath & subscribing the Declaration & paying the expense of the survey ».

Cependant, la régularisation complète ne se fait pas immédiatement. Pendant encore plusieurs années, les habitants vivent dans une situation incertaine, où leurs droits sont reconnus en principe mais imparfaitement sécurisés en droit.

1819-1825: la reconnaissance officielle des possessions…

Le 24 avril 1819, la loi intitulée “An Act to secure the Inhabitants of the Inferior District of Gaspé in the possession and enjoyment of their Lands” vient consacrer, après plus de trois décennies de démarches, les revendications des habitants de Bonaventure.

La loi répond directement à ces demandes : elle institue des commissaires chargés d’examiner les réclamations, autorise les colons à faire valoir leurs droits sur la base de leur occupation et de leur bonne foi, et permet de transformer cette possession en véritable propriété légale. En particulier, elle établit que dix années d’occupation paisible avec un titre imparfait, ou vingt années sans titre, suffisent pour fonder un droit de propriété.

Dès février 1820, des avis publics diffusés dans la Gazette de Québec invitèrent les occupants à déposer leurs réclamations, accompagnées de preuves d’occupation telles que témoignages, documents ou procès-verbaux d’arpentage. 

Les commissaires, notamment J. T. Taschereau et L. Juchereau Duchesnay, parcoururent ensuite le district et tinrent des séances dans différentes localités, dont Bonaventure, où ils se rendirent en 1821, afin d’entendre les habitants, recevoir les oppositions éventuelles et juger des droits de chacun selon l’ancienneté de l’occupation et la bonne foi des réclamants.

Les décisions issues de ces enquêtes furent consignées sous forme de rapports transmis au Conseil exécutif, identifiant les personnes reconnues comme ayant droit à une concession officielle. Bien que les premières décisions aient été publié dans l’Annexe E des Journaux de l’Assemblée législative de 1822, ce n’est que dans l’Annexe E de 1825, que furent publiées les adjudications concernant notamment les lots de Bonaventure. Ces adjudications, bien qu’elles ne constituent pas encore des titres définitifs, représentent l’étape décisive par laquelle les droits des habitants — incluant ceux de la famille Bourdages — furent officiellement reconnus, ouvrant la voie à la délivrance éventuelle de lettres patentes et à la sécurisation juridique de leurs terres occupées depuis les débuts du peuplement.

«Les adjudications reconnaissent notamment aux descendants de Raymond Bourdages la possession des lots nos 12 à 17 du premier rang du canton de Hamilton(Bonaventure), formant un ensemble continu d’environ 24 acres de front, soit près de 5 000 pieds (environ 1,5 kilomètre) le long de la Baie des Chaleurs, et couvrant une superficie totale d’environ 800 acres. Plus précisément, Olivier Bourdages se voit attribuer les lots nos 12(200 acres et 13(100 acres), Antoine Bourdages le lot no 14(200 acres), Nicolas Bourdages le lot no 15(100 acres), Benjamin Bourdages le lot no 16(100 acres), et Louis Bourdages le lot no 17(100 acres), ces terres étant toutes contiguës et directement issues de la subdivision du domaine familial original.»

L’analyse combinée des plans de 1766 et de 1792 permet de situer ce domaine avec précision : il prend origine immédiatement à l’est de la rivière Petite Bonaventure et s’étend vers l’est le long du littoral, au cœur de la concession accordée à Samuel Holland en 1766. Ainsi, la terre initialement occupée — estimée à environ 300 acres dans les requêtes de 1789 et 1791 — apparaît comme le noyau d’un domaine plus vaste, dont la pleine étendue cadastrale de 800 acres qui inclut les arrière-terres, est finalement reconnue en 1825.

1836: la fin d’un long combat…

Finalement, en 1836, la loi intitulée « Acte pour pourvoir plus efficacement à la confirmation des titres de propriété dans le district de Gaspé » vient clore le long processus amorcé plus de cinquante ans auparavant.

En donnant pleine valeur légale aux décisions rendues à la suite de la loi de 1819, elle permet la délivrance de titres officiels aux habitants reconnus comme légitimes possesseurs de leurs terres.

À Bonaventure, cette mesure consacre ainsi les droits des familles établies depuis les premières années du peuplement, dont celle de Raymond Bourdages et d’Esther LeBlanc. Les terres occupées depuis 1762, défrichées, cultivées et développées au prix de décennies de travail et de démarches administratives, sont enfin sécurisées juridiquement.

Le processus aura traversé plusieurs générations : Raymond Bourdages commence l’établissement en 1762; Esther LeBlanc et ses enfants poursuivent la revendication après sa mort; Louis Bourdages structure et défend le dossier; puis les autorités reconnaissent progressivement les droits des occupants jusqu’à la confirmation définitive en 1836.

Ainsi s’achève, après près de soixante-quinze ans, une longue histoire d’établissement, de développement, de commerce, d’épreuves et de revendication. Les terres de Bonaventure qui avaient été occupées par Raymond Bourdages en 1762 ne sont plus seulement des terres travaillées par une famille : elles sont désormais reconnues par le droit.

Et si les terres de Bonaventure portent aujourd’hui les traces de cette histoire, c’est parce que, bien avant les titres et les lois, elles ont été façonnées par ceux qui les ont défrichées, cultivées et défendues pendant plusieurs générations.


Synthèse

Du refuge le long de la rivière Saint-Jean à l’exil vers Québec, puis à l’établissement durable à Bonaventure, le parcours de Raymond Bourdages illustre une trajectoire marquée par la mobilité, l’engagement et l’adaptation.

À Bonaventure, il devient à la fois père de famille, entrepreneur, marchand, navigateur, propriétaire de navires, exploitant de moulins et acteur important de la communauté. Son établissement s’inscrit dans une économie régionale fondée sur la pêche, l’agriculture, la forêt et le commerce maritime.

Ses activités ne demeurent pas confinées à la Baie des Chaleurs. Le Casar, L’Aimable Esther, les expéditions vers le Môle Saint-Nicolas et les relations avec Joseph Pascaud témoignent d’une insertion progressive dans les réseaux commerciaux de l’Atlantique.

La guerre met durement cette entreprise à l’épreuve : captures, rançons, pillages et pertes de navires se succèdent. Le témoignage de Raphaël Dorval devant Cramahé, le 3 août 1779, apporte une preuve directe des troubles qui atteignent l’établissement de Caraquet et les employés de Raymond.

Après la mort de Raymond en 1787, le combat change de nature. Esther LeBlanc et ses enfants doivent défendre non seulement les biens laissés par leur mari et leur père, mais surtout la légitimité des terres sur lesquelles la famille a construit son avenir.

De 1786 à 1836, leurs requêtes, témoignages, mandats, mémoires et démarches administratives transforment progressivement une revendication familiale en une reconnaissance juridique. L’histoire de Bonaventure devient ainsi indissociable de celle de plusieurs générations de Bourdages qui ont défendu le fruit du travail entrepris par Raymond dès 1762.

Conclusion

Le parcours de Raymond Bourdages, de son village natal d’Estancarbon aux rives de la Baie des Chaleurs, témoigne d’une vie façonnée par les grands bouleversements de son époque. Chirurgien originaire de France, acteur engagé au cœur de la tourmente acadienne, puis pionnier établi à Bonaventure, il incarne une trajectoire où se croisent exil, adaptation, entreprise et enracinement.

À travers lui, c’est toute une communauté qui se révèle : celle des familles acadiennes, canadiennes et françaises qui reconstruisent leur existence dans les premières décennies du régime britannique et qui transforment progressivement un territoire encore peu développé en une communauté organisée.

L’histoire de Raymond ne se limite donc pas à son établissement en 1762. Elle se poursuit dans les navires qu’il fait construire ou qu’il commande, dans le commerce avec les Antilles, dans les moulins qu’il établit, dans le soutien qu’il apporte aux habitants, dans les épreuves de la guerre et, finalement, dans le combat pour les terres qu’il a consacrées à sa famille.

Après sa mort, Esther LeBlanc et leurs enfants reprennent ce combat. Les démarches de Louis Bourdages et de ses frères, les requêtes collectives des habitants et les décisions successives des autorités conduisent finalement à la reconnaissance juridique des terres en 1836.

L’obtention des titres ne marque donc pas simplement la fin d’une incertitude foncière. Elle représente l’aboutissement de plusieurs générations de travail, de persévérance et de revendications, et donne une portée concrète à la décision prise par Raymond Bourdages lorsqu’il choisit, en 1762, de venir s’établir à Bonaventure.

Cette page constitue une étape dans la reconstitution de cette histoire. À mesure que de nouvelles sources émergeront et que la recherche se poursuivra, le récit pourra encore s’enrichir, se préciser et se nuancer. Car l’histoire de Raymond Bourdages, de sa famille et des habitants de Bonaventure demeure vivante, portée par les documents, la mémoire et la transmission.